Société & événementiel

Une histoire urbaine des classes populaires : la fabrique des quartiers populaires

Nina Colombo · Article écrit

En France, les types d’habitations que nous connaissons marquent notre appartenance sociale : ce ne sont pas les mêmes profils qui occupent un pavillon, un studio en appartement ou encore un HLM. On se fait même une représentation de la façon dont les villes sont pensées : les plus riches en plein cœur et les plus pauvres en périphérie.

On remarque en tout cas que ce sont les mêmes personnes qui occupent un espace, et qu’on se sent souvent comme compartimenté à un endroit. D’un autre côté, on peut aussi penser qu’il s’est forgé un entre-soi évident entre ces différents milieux et que les classes aisées sont effrayées à l’idée de se mélanger et préfèrent rester dans le confort d’un environnement homogène. On va voir comment, par les politiques et l’influence sociale, se sont façonnés les milieux populaires urbains.

Les logements de référence pour les milieux populaires, plus précisément en ce qui concerne la banlieue, ce sont les HLM : habitations à loyer modéré. La raison pour laquelle les HLM ont été implantées en France est bien documentée.

Après la Seconde Guerre mondiale, la France fait face à plusieurs défis : crise du logement, exode rural et forte hausse des naissances avec le baby-boom. En 1966, on recense 120 bidonvilles en Île-de-France, notamment à Champigny et à Nanterre, abritant 46 000 personnes, tandis que la grande majorité des Français ne possède pas de salle de bains, ni même d’eau courante.

On construit ce que l’on appelle dans les années 1960 des « grands ensembles », inspirés du modèle brutaliste, pour désigner des quartiers organisés en grands blocs (souvent en béton) d’une dizaine d’étages, aménagés pour accueillir énormément de monde.

On voit ces constructions comme une solution idéale et moderne pour des Français manquant cruellement de logements populaires et de confort dans leur habitation. En revanche, à leurs débuts, ces logements ne s’adressent pas tant aux classes populaires ; l’idée était d’abord de permettre aux classes moyennes de vivre convenablement. Loger ceux qui sont dans le besoin était et est, jusqu’à ce jour, une seconde option, l’objectif étant de proposer un logement abordable et adapté aux revenus d’une famille (mari, femme, enfants). Cependant, avec la lassitude des habitants les plus aisés se tournant vers les maisons pavillonnaires, les classes populaires ont été logées dans les grands ensembles.

L’attribution des HLM est un sujet qui reste controversé jusqu’à aujourd’hui. En 2013, les statistiques de la Ville de Paris montraient que les « foyers très défavorisés » représentaient 69 % des demandeurs de logement, alors qu’ils ne bénéficiaient parallèlement que de 1,7 % du total des logements attribués.

Ce qui caractérise la naissance de ces quartiers est en grande partie dû à la localisation des HLM. La Maison de la banlieue et de l’architecture de l’Essonne, qui raconte l’histoire des grands ensembles, explique que les HLM ont globalement été édifiées sur des parcelles inhabitées situées hors de la ville pour des raisons économiques, aux portes des grandes villes ou souvent entre deux communes qui ne souhaitaient pas forcément coopérer.

Ces plans urbains, qui ont permis l’émergence de nouvelles villes comme Sarcelles, Grigny ou Fresnes, replient ces endroits sur eux-mêmes. Problème : cela influence négativement la réussite des projets de construction de ces communes. Faute d’avoir réussi à trouver un terrain d’entente, l’avenir de ces quartiers reste incertain.

D’autre part, les emplacements qui ont été choisis pour former ces quartiers sont parfois d’anciennes parcelles agricoles ou d’autres zones isolées des grandes villes.

Cela fait des HLM un type d’habitation singulier, et fait du quartier un espace particulier et assez marginalisé par rapport aux autres espaces de banlieue autour des grandes villes. L’accès aux transports y est plus difficile, les classes ouvrières sont éloignées de leur lieu de travail et les quartiers ne sont généralement pas aménagés de sorte à favoriser la vie sociale, à l’exception des aires de jeux pour enfants.

Ces territoires sont de ce fait également éloignés des grands espaces publics, tels que les centres commerciaux, et des lieux de divertissement, comme le cinéma.

On peut également voir une grande différence entre les HLM de Paris et les HLM de banlieue vers la fin des années 1970.

Dans les archives de 1978 du magazine Aujourd’hui Madame, on retrouve un reportage comparant la situation des HLM — ou plutôt des HBM (habitations à bon marché), autre catégorie de logement social — du 18e arrondissement avec celle des HLM de la banlieue parisienne, qui ne sont pas construits avec la même approche : les premiers sont pensés comme un lieu d’habitat et de socialisation avec des cours intérieures — pas une cité, mais un quartier populaire —, tandis que les seconds ne seraient qu’un « dortoir », que certains qualifient de « cages à lapins ». On comprend donc que l’agencement spatial agit sur la socialisation des résidents.

En plus d’être excentrées, les cités HLM sont agencées d’une certaine manière qui intéresse le domaine des sciences sociales. Dans ses travaux, Sophie Chédeville s’intéresse à la résidentialisation des espaces urbains.

Malgré les valeurs d’unité que proclame l’État, la construction des espaces urbains n’encourage pas du tout la mixité sociale ; bien au contraire, elle nous compartimente. Le paysage urbain est fait de tours et de barres identiques, créant un espace détaché de la rue. Elle affirme qu’il y a une claire délimitation organisée entre l’espace public et l’espace privé :

« Les immeubles de la ville classique sont généralement alignés à l’aplomb des trottoirs. Tout ce qui se trouve devant la façade est public, tout ce qui se trouve dans le bâtiment est privé. »

On fait d’ailleurs la séparation entre l’espace piéton, surélevé ou en sous-sol, et celui des voitures qui domine le paysage. Tout cela contribue au sentiment d’isolement et de déconnexion des habitants des HLM.

Les HLM sont enfin précédées par leur réputation. L’habitat social en général véhicule une image négative. L’on voit les HLM comme des endroits où il n’est pas agréable de vivre, des lieux insalubres et propices à la délinquance.

En raison de la volonté de pallier le plus rapidement possible la crise du logement, les matériaux choisis pour la construction des HLM se dégradent ; les pièces des appartements sont souvent mal isolées, et ces bâtiments ne véhiculent plus du tout la modernité. La dégradation, entretenue par le dépôt d’ordures et le vandalisme, crée elle aussi une forme de mal-être chez les habitants de ces logements.

On pointe souvent du doigt la négligence des locataires, et les organisations environnementales maintiennent ce discours alors que les causes de ce phénomène sont en réalité multiples (déchets abandonnés involontairement, sociétés qui viennent y déposer leurs ordures en profitant de l’image déjà entachée des HLM). Ces discours sont parfois couplés à des biais racistes, accusant souvent les immigrés d’être responsables de la majeure partie de ce délabrement sans qu’il n’y ait de preuves concrètes qu’ils polluent plus que les autres, ces arguments étant alimentés par des préjugés.

Dès les années 1980, des cités comme la cité des 4000 à La Courneuve sont démolies. L’image des HLM est profondément dégradée et, aujourd’hui, cette vision négative s’accentue et stigmatise les habitants des logements sociaux : il y a désormais une honte à habiter dans un logement social. On admet aussi que l’esthétique de notre environnement joue considérablement sur notre qualité de vie. Si des travaux ont permis depuis de revoir le design des HLM pour créer un environnement plus harmonieux, les prix augmentent aussi en conséquence, et ces réhabilitations ne concernent pas la majorité des HLM. Il est aussi question de la représentation de ces logements.

Les HLM font également l’objet de pratiques discriminatoires, dont les personnes issues de l’immigration sont les premières victimes. Haley McAvay enquête sur cette ségrégation spatiale du logement.

L’origine des locataires joue un rôle dominant dans le fait de vivre dans un logement social : les personnes originaires d’Afrique auraient une forte probabilité d’habiter un logement social par souci d’assimilation et parce que les logements privés sont en général attribués aux personnes originaires d’Europe ou d’Asie. Ce n’est plus seulement une question historique et géographique, mais aussi une question ethnique et sociale qui organise les milieux populaires.

Ces discriminations peuvent être perpétrées par les propriétaires. Selon une étude de l’Insee, la durée moyenne d’accès à un logement social est plus élevée pour les ménages non européens que pour les ménages européens.

Si cette réticence peut être expliquée par plusieurs facteurs favorisant indirectement les discriminations, comme la situation professionnelle du chef de ménage, sa situation financière, ses diplômes ou la composition de son foyer, il demeure cependant une grande part d’inconnu pour justifier ce déséquilibre entre les deux groupes de ménages.

« Pour le parc privé, les critères pour espérer obtenir un logement sont très stricts : gagner trois fois le montant du loyer, être un candidat résidant en France avec un CDI, ce qui exclut d’emblée les travailleurs précaires et les ménages d’immigrés récents.

Ce sont ces discriminations indirectes qui déterminent qui ira dans un logement privé et qui s’orientera vers un logement social. »

Ajoutons également que l’on retrouve des discriminations d’accès au logement dans le parc locatif privé. En 2018, l’autorité administrative indépendante « Le Défenseur des droits » s’est penchée sur le sujet. Elle estime alors que le logement est « l’un des principaux domaines où sont susceptibles de se produire des discriminations ».

L’étude MICADO a réalisé un testing en envoyant régulièrement à 343 agences immobilières une demande de visite d’appartement émanant de deux profils distincts : l’un d’origine française, l’autre d’origine maghrébine. Les chercheurs ont également décidé d’accompagner ce courrier du manuel sur les discriminations d’accès au logement pour une partie des agences, et pas pour l’autre, afin d’observer une possible différence de traitement.

Les chercheurs constatent effectivement que dans les deux cas, le taux de réponse positive est inégal en fonction du profil. Par exemple, trois mois après le lancement du test, on enregistre 38 % de réponses positives pour le candidat avec une origine maghrébine présumée et 46 % pour celui d’origine française concernant le test avec les agences averties ; par conséquent, on peut soupçonner un profilage ethnique.

On voit aussi que le courrier d’avertissement a une influence positive pendant un certain temps en incitant les agences à accepter ces demandes, car les réponses positives des agences averties créent un écart favorable par rapport à celles des agences non averties.

Si elle n’a pas toujours conservé les mêmes ambitions, la construction des milieux populaires en France à travers les HLM s’est d’abord présentée comme la possibilité pour les Français de s’approprier le modèle de l’État : une modernité en périphérie des villes, capable de garantir la mixité sociale et d’apporter le confort nécessaire à ses habitants.

Cependant, les milieux populaires émergents font preuve d’une volonté de modernité collective et d’un empressement à l’atteindre qui, paradoxalement, isolent et compartimentent les résidents dans leur espace, entravant la sociabilité aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur.

Comment un projet pensé pour apporter le confort moderne a-t-il pu, dans le même temps, désarticuler la vie collective ? L’architecture peut-elle réparer ce que la spatialisation de la ville a compartimenté ?

Pour aller plus loin

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