Société & événementiel

Quatre enfants sur cinq sans père au quotidien : l’angle mort de la séparation

Sarah Bomolo · article écrit

Dans la très grande majorité des familles monoparentales, c’est la mère qui élève seule les enfants. Derrière ce constat en apparence banal se cache une question plus large : pourquoi le père reste-t-il encore si souvent en retrait ? Entre présomption d’instinct maternel, biais judiciaires et effacement des responsabilités paternelles, le film Un jour avec mon père explore les mécanismes de cette réalité encore bien ancrée aujourd’hui, tout en mettant en lumière cette absence paternelle et ses conséquences sur les liens familiaux.

I. La réalité des chiffres et la norme de la « mère solo »

En France, la répartition de la garde d’enfant est structurellement asymétrique : en 2020, l’Insee relevait que 82 % des enfants de parents séparés résidaient chez leur mère, contre seulement 18 % chez leur père. Ces écarts se sont accentués ces dernières années, franchissant désormais 88 % du côté maternel, contre une proportion marginale chez le père.

La cause majeure de ce phénomène réside dans la séparation conjugale, un fait qui s’est démocratisé au fil des années et qui traduit une forme de progression quant à la liberté des femmes à mettre fin à un mariage (75 % des divorces étant initiés par des femmes) — démarche qui s’avérait nettement plus compliquée dans le passé. La rupture parentale se traduit très souvent par le départ du père du foyer familial, engendrant une double charge et une sur-responsabilité maternelle dans l’éducation de l’enfant.

Ce phénomène n’est que la continuité d’un problème déjà bien implanté au sein du couple parental, à savoir un rôle paternel encore bien souvent défini comme secondaire, ce qui renforce l’asymétrie dans la charge éducative. Dès lors, la figure paternelle n’est pas mise au même niveau que celle de la mère, perçue par nature comme la figure à haute responsabilité, ou plus précisément « le parent du quotidien ».

II. Facteurs juridiques et stéréotypes de genre

Par ailleurs, de façon quasi systématique, la décision par défaut à la suite d’un divorce est la garde exclusive de la mère. Mais cette décision est-elle spécifiquement juridique ? Quels éléments conduisent à ce choix presque mécanique ?

Selon plusieurs sources, les décisions de garde d’enfant découlent le plus souvent d’un commun accord entre les deux parents, qui optent inévitablement pour une résidence principale chez la mère. Dans la majorité des cas, c’est donc la mère qui obtient la garde exclusive, sans pour autant être, paradoxalement, la partie favorisée par les juges. Un système patriarcal régit donc ce phénomène, tout en renforçant des normes sociales intériorisées. En glorifiant les discours sur l’instinct maternel et la capacité naturelle de la femme à élever un enfant, on en vient pourtant à mieux accueillir qu’un homme obtienne l’exclusivité de la charge parentale : selon certaines sources, dans les cas où le père fait la demande, celle-ci lui est facilement accordée. Finalement, est-ce le reflet d’un stéréotype de genre reposant sur l’idée que l’homme, cantonné au rôle de pourvoyeur, serait plus apte à élever un enfant car considéré comme plus stable financièrement ? Ou s’agit-il tout simplement d’un biais sexiste, associant la femme à une figure fragile et instable ?

Dans ce contexte, la garde alternée reste un choix minoritaire face à la garde exclusive. Pourquoi cette option, qui permettrait pourtant de rétablir une certaine symétrie, est-elle finalement si peu exploitée ?

Les normes traditionnelles liées à l’instinct maternel jouent un rôle important dans la prise de décision entre les deux parents, car elles renforcent ce glissement mécanique vers la mère après une séparation. La figure maternelle est élevée au rang de « parent du quotidien », assumant les responsabilités de tous les jours (repas, école, rendez-vous médicaux…). Séparer l’enfant de la présence maternelle semblerait alors inapproprié, voire générateur d’un réel déséquilibre. Reste à déterminer si ces mécanismes ne sont influencés que par des représentations sociales, ou s’ils sont réellement le fruit d’une inquiétude légitime et de la volonté de faire des choix pratiques pour l’enfant.

III. Rupture du lien et fuite des responsabilités

Pourquoi y a-t-il un manque de pression sociale envers les pères ? Après un divorce, moins de 10 % des enfants résident chez leur père. Ce constat reste marquant, car il interroge cette non-présence, ou présence fragile, de la figure paternelle au sein du quotidien. Un jour avec mon père illustre bien les effets de cette évaporation sur l’enfant, confronté à un déséquilibre non seulement éducatif mais aussi affectif.

Le désengagement paternel est souvent justifié par un autre stéréotype de genre : celui de l’homme qui « met le pain sur la table » — un biais presque masculiniste, qui s’accorde au cliché de l’homme alpha pourvoyeur. Ce stéréotype accentue cette irresponsabilité, car il excuse le manque d’implication dans les autres obligations parentales, alors assumées par la mère.

On remarque par ailleurs que l’inégalité se creuse un peu plus après les divorces : les mères sont plus susceptibles de se retrouver dans une situation précaire, un fait qui illustre de façon tacite la réalité des inégalités sociales entre les deux genres. Suite à un divorce, 20 % des femmes basculent dans la pauvreté, contre 8 % pour les hommes. Cette asymétrie financière accentue l’injustice envers la mère, ajoutant à ses responsabilités déjà nombreuses une charge mentale supplémentaire.

La question des pensions alimentaires représente par ailleurs un autre aspect du problème, renforçant la précarité des mères solos : selon la Cour des comptes, l’ARIPA a recouvré près de 295 millions d’euros d’impayés en 2024, alors que 30 % des familles concernées (environ 700 000) devant percevoir une pension alimentaire déclarent, d’après le ministère des Solidarités, subir des impayés. Ce phénomène creuse un peu plus cette injustice financière et révèle un paradoxe supplémentaire. Pourquoi le père se sent-il prêt à se désengager financièrement une fois qu’il ne réside plus dans le foyer familial ? Ce stéréotype de l’homme patriarche, chef de famille, ne serait-il qu’un rôle mécanique suivi de manière instinctive plutôt que le fruit d’une réelle conviction ou d’un engagement personnel ?

Ce phénomène est donc renforcé et structuré par une société patriarcale, où la figure paternelle arrive à s’en sortir dans les deux cas : soit à travers l’inégalité salariale, soit en fuyant toute responsabilité sans jamais vraiment être remise en cause. Le rôle paternel est ainsi relégué au second plan par la société. Ces stéréotypes visent à minimiser son rôle dans la parentalité et, par extension, à sur-responsabiliser la mère, qui serait rapidement jugée si elle répétait le même schéma.

IV. L’angle culturel et cinématographique : l’éclairage par Un jour avec mon père

Mais alors, comment le cinéma perçoit-il cette absence paternelle ? Là où la société tend à normaliser ces facteurs de désengagement, le cinéma, lui, choisit de les mettre en lumière. Abordés sous différents angles, des films tels qu’Aftersun, Moonlight ou Un jour avec mon père étalent de manière délicate et complexe les multiples effets de cette carence paternelle. Ce qu’Un jour avec mon père fait d’intéressant, c’est qu’il explore un autre facteur de désengagement : l’éloignement géographique, qui favorise la distance affective entre le père et l’enfant.

Premier film nigérian à intégrer la sélection officielle du Festival de Cannes, le récit semi-autobiographique d’Akinola Davies Jr. suit un père qui emmène à l’improviste ses deux jeunes fils avec lui à Lagos, dans un contexte de tension politique. À travers le regard innocent mais sceptique de l’enfant, on est plongé dans sa douleur et sa rancœur causées par l’absence paternelle, tout en observant la tentative de rédemption du père pour sauver leur lien durant cette rude journée. Entre transmission, prise de conscience et mélancolie, le portrait paternel force un regard compatissant.

Dans le film, cette absence se justifie par son rôle de pourvoyeur, piégé dans une charge professionnelle qui l’empêche de remplir ses autres devoirs parentaux. Si le long métrage aborde un aspect de ces normes sociales sur la coparentalité, il révèle aussi, de façon humaine, la complexité autour de ce désengagement. S’agit-il d’une tentative de reconquête tardive, d’une prise de conscience isolée, ou du reflet d’une paternité événementielle, dite « père du dimanche » ?

Les conséquences de cette absence laissent aux enfants un sentiment d’abandon qu’ils verbalisent sans détour, avec une innocence qui ignore les paramètres conditionnant ce choix de vie. Ici, la distance imposée par le travail, dans un contexte de crise politique et économique, contraint le père à quitter leur village pour mieux gagner sa vie et ainsi subvenir aux besoins de sa famille. Finalement, son salaire impayé ajoute une note d’ironie amère : le sacrifice du temps perdu avec ses enfants n’aboutit à rien, renforcé par la dangerosité du contexte actuel.

Le film reflète aussi un autre phénomène de la monoparentalité : celui de la paternité événementielle, limitée aux loisirs et aux moments de détente. Le père, habituellement absent, prend avec lui ses fils en promettant de les ramener plus tard chez leur mère, ce qui implique qu’il reste à Lagos et non à la résidence principale. Implicitement, il illustre ce père au rôle récréatif, partiellement impliqué dans la vie de ses enfants, découvrant même des aspects essentiels sur eux, comme la scène où il apprend que son fils n’aime pas les oignons après avoir acheté des akras.

Dans un tel cas, on peut se demander pourquoi l’investissement paternel, restreint par cette charge professionnelle, est jugé légitime, tandis que la mère, qui travaille également, ne bénéficie pas du même traitement et doit continuer d’assumer seule les tâches parentales. Selon une étude, la mère consacre en moyenne une heure de plus par jour aux enfants que le père.

Cette prise de conscience mise en scène dans le film révèle-t-elle quelque chose sur les effets de cette non-présence pour les pères eux-mêmes ? Sont-ils également les victimes d’une société qui ne les responsabilise pas assez ? Le cinéma tente-t-il au final de contribuer à la fin de ce phénomène en accentuant sa dimension dramatique ? Un jour avec mon père relève, indirectement ou non, un défi : celui d’explorer la quête d’une présence paternelle trop souvent absente, tout en tentant de déconstruire la carapace masculiniste et patriarcale, pour montrer comment ces normes traditionnelles causent des souffrances à toutes les personnes impliquées.

Conclusion

Quelle serait la clé pour éviter que la rupture du couple ne se transforme en rupture parentale ? Repenser structurellement le rôle des pères dès les premiers jours de la naissance devient primordial face à cette asymétrie persistante. Cela passe par la déconstruction des normes sociales autour de la parentalité et l’amélioration de certaines conditions : allongement du congé paternité (25 jours calendaires en France, dont 7 obligatoires), incitation au partage des soins et promotion d’une culture de l’égalité parentale. Car tant que nos politiques familiales et nos normes sociales assigneront à la mère le rôle de « parent du quotidien » et au père celui de « parent secondaire », cette inégalité aura encore de beaux jours devant elle.

Pour aller plus loin

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