Littérature & sciences humaines
La représentation africaine dans les Comics : le cas Batwing
Lorsqu’on évoque les héros africains chez les éditeurs majeurs de comics, le nom qui nous vient directement en tête est celui de Black Panther, qui a marqué nos esprits lors de la sortie du film en 2018. Pourtant, DC Comics possède aussi son propre héros : David Zavimbe, alias Batwing, surnommé « le Batman de l’Afrique ». Si ce personnage n’a pas encore marqué l’esprit collectif, c’est autant une question de représentation que de choix éditoriaux discutables de la part de DC.
La naissance de Batwing
Créé par Grant Morrison en 2011, David Zavimbe est un policier congolais officiant à Tinasha, une ville fictive de la République démocratique du Congo. Il est l’un des nombreux super-héros inspirés par le célèbre Batman.
Comme Bruce Wayne, David est un orphelin. Cependant, là où Wayne est porté par une fortune immense, David est marqué par la tragédie sociale : ses parents meurent du VIH, un virus dont l’origine supposée a nourri une vague de stigmatisation raciale dans les années 1980. Kidnappé avec son frère Isaac, il grandit comme enfant-soldat au sein de « l’Armée de l’Aube », une réalité historique rappelant les « kadogos », enfants-soldats apparus après la chute de Mobutu en 1997.
Lors d’un conflit avec des supérieurs, Isaac meurt sous les coups et David s’enfuit. Il trouve refuge dans un centre de réhabilitation pour anciens enfants-soldats dirigé par Matu Ba, figure paternelle du héros. Il devient policier mais, à nouveau, il est confronté à un système qu’il méprise : la corruption. David endosse alors un rôle de héros masqué avant d’être recruté par Batman pour devenir « le Batman de l’Afrique ».
Une écriture occidentale
Dans le comics Batwing (New 52), David Zavimbe occupe les numéros 0 à 19, scénarisé dans sa plus grande partie par Judd Winick et illustré par Ben Oliver. On peut alors questionner la légitimité de ces hommes blancs à écrire sur un homme noir africain congolais, ainsi que leur capacité à retranscrire des personnages, des lieux, des cultures sans tomber dans des clichés occidentaux.
Et ce problème, Judd Winick en est bien conscient. Dans le documentaire « Batwing : un héros africain », réalisé par Thomas Letellier et scénarisé et produit par Joachim Landau, Judd Winick répond aux questions sur sa légitimité, en tant qu’« homme cis blanc », à écrire l’histoire de Batwing.
Il explique qu’on ne devrait pas interdire à un homme blanc d’écrire sur l’Afrique, et qu’il est ravi d’avoir eu l’occasion de le faire, mais qu’évidemment il serait intéressant, pour un futur projet sur ce héros, de le confier entre les mains d’un scénariste et d’un illustrateur africains.
Les réceptions sont mitigées : un scénariste africain aurait certes été préférable, mais beaucoup d’afro-consommateurs de comics affirment être heureux que le projet ait été confié à un grand nom de l’industrie et non « à de jeunes stagiaires », ce qui aurait traduit un manque d’implication de DC et un relégation au second rang du héros africain.
Malgré tout, contrairement au Wakanda, nation utopique et technologique marquée par l’absence de passé colonial, l’univers de Batwing s’ancre dans la perspective du peuple colonisé et exploité. Cette approche se rapproche de notre réalité historique. En intégrant la corruption et les milices au récit, les créateurs cherchent moins à renforcer des stéréotypes qu’à dénoncer une réalité géopolitique complexe, une qualité saluée par la critique.
Une occasion ratée par DC
En réalité, le personnage de Batwing s’étend sur 36 numéros, mais un élément majeur survient au numéro 19. Ses idéologies ne s’alignant plus sur celles du milliardaire, David Zavimbe démissionne et rend son costume. Il est remplacé par le personnage de Luke Fox, le fils de Lucius Fox, le génie technique de Wayne Enterprises qui fournit Bruce en gadgets.
Le contraste est radical : Luke est un Afro-Américain privilégié, premier de promo et combattant de MMA issu de la sphère de Gotham. Il est le profil parfait pour l’armure de Batwing. Mais la rupture avec l’Afrique est sans précédent : Luke opère souvent à Gotham pour le compte de Bruce. La série, qui jusque-là était ancrée dans les problématiques et les enjeux géopolitiques africains, bascule dans un récit de super-héros high-tech que l’on connaît déjà à Gotham.
DC espérait sans doute séduire un public plus large avec un profil plus « gothamien », mais ce manque de vision a gâché les chances pour ce Batman africain de devenir une icône durable. En privilégiant une logique commerciale et un héros plus lisse, l’éditeur a laissé filer l’opportunité d’une représentation authentique.
Pour aller plus loin
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