Société & événementiel
D’un continent à l’autre : les réseaux internationaux derrière la criminalisation de l’homosexualité
Aujourd’hui, le traitement médiatique, notamment occidental, des questions LGBTQIA+ se fait surtout autour de l’homophobie. Des quotidiens nationaux aux petites revues, en passant par les rapports d’ONG, l’homophobie est le sujet le plus représenté.
Alors, lorsque le Sénégal annonce une criminalisation plus sévère de l’homosexualité, les médias internationaux s’emparent du sujet pour dénoncer l’instrumentalisation des systèmes juridiques comme moyen d’oppression. Ce n’est plus seulement le Sénégal, mais tout le continent africain qui est au centre de ces rapports.
Mais au-delà de simplement exposer les pays concernés, il est essentiel de réfléchir aux réalités historiques et sociales du continent face à la question LGBTQIA+, beaucoup plus nuancées qu’on ne le croirait.
Le vécu des personnes homosexuelles issues de pays religieux
La réalisatrice franco-tunisienne Leyla Bouzid centre son long-métrage À voix basse sur la difficulté de vivre son homosexualité en Tunisie. Le film débute avec l’arrivée en Tunisie de Lilia, une jeune femme qui a émigré en France, accompagnée d’une femme qu’on devine plus tard être sa compagne.
De retour dans la maison familiale après le décès de son oncle, elle apprend peu à peu qu’il menait une vie cachée et mène l’enquête. Entre lettres au destinataire inconnu, sorties en secret dans un bar gay et mariage arrangé, la découverte que son oncle cachait son homosexualité à sa famille obsède Lilia, qui vit en parallèle ce même quotidien fait de mensonges.
En plus d’être un sujet tabou, l’homosexualité est punie de trois ans de prison ferme en vertu de l’article 230 du Code pénal tunisien.
Le film de Leyla Bouzid oscille entre la douceur des moments familiaux, la nostalgie du pays d’origine et l’oppression constante de devoir mentir pour cacher la vérité, de la peur qui survient au moment de l’avouer à la destruction des liens familiaux une fois la vérité révélée. Le parallèle est constant entre l’histoire de Lilia et celle de son oncle : l’un est mort en gardant le secret, l’autre continue de vivre tout en le portant. À la fin du métrage, Lilia choisit de ne pas révéler son homosexualité à sa grand-mère, mais continue de vivre heureuse avec sa compagne, une fin heureuse, mais amère par son réalisme.
Concilier sa sexualité et sa culture paraît presque impossible, surtout quand cette dernière est particulièrement influencée par des croyances religieuses.
Comme pour la protagoniste d’À voix basse, embrasser à la fois sa culture et son identité implique des difficultés.
Dans le numéro du 26 mai 2021 du magazine Vice, plusieurs jeunes queer et croyants expliquent le rapport difficile entre leur sexualité et leurs croyances :
« J’ai du mal à conjuguer ma foi et mon identité, car rester religieux alors qu’on te promet l’enfer parce que t’es comme t’es, ça demande beaucoup de force et de conviction. »
(Fary, étudiant en mode)
« Ma famille est au courant depuis peu, mais comme dans beaucoup de familles d’origine africaine, quand quelque chose est tabou, on fait comme si ça n’existait pas. Sauf que dans les regards, on lit la déception, la peur, la tristesse. Si ça ne tenait qu’à moi, je dirais que mon identité et ma foi sont compatibles. Perso, ma foi est bel et bien là. Cependant, ma religion interdit une chose qui ne définit pas nécessairement qui je suis, mais qui fait partie de moi ; une chose que je n’ai pas choisie. Mon naturel m’ouvre les portes de l’enfer, mais ça n’a jamais freiné l’amour que j’ai pour cette religion. C’est un peu une guerre dans ma tête »
(Rim, étudiante en droit)
Religions et homosexualité, un rapport nuancé
Il y a un consensus sur le point de vue religieux vis-à-vis de l’homosexualité : l’interdiction et la condamnation de tout acte homosexuel. Dans les pays gouvernés par des autorités religieuses, l’homosexualité est sévèrement punie : par la peine de mort dans les pays dont les lois sont fondées sur la charia, comme la Somalie et la Mauritanie, ou encore par la peine de prison à perpétuité en Ouganda, fortement influencé par le fondamentalisme chrétien.
La charia, appelée aussi « loi islamique », représente l’ensemble des normes et doctrines religieuses, morales et juridiques, appliquées dans les pays ayant l’islam comme religion d’État. Quant au fondamentalisme chrétien, il est défini comme un mouvement ultraconservateur qui soutient une interprétation stricte et littérale des textes sacrés. En bref, il s’agit d’un ensemble de codes religieux dont la rigidité entre en contradiction avec certaines libertés.
Pourtant, des militants des droits LGBT tels que Paloma Negra, militant basé à Sousse en Tunisie, affirment que l’interdiction religieuse n’est pas aussi explicite qu’on le pense dans les textes sacrés. Il prend pour exemple un hadith — un texte qui rapporte les paroles du prophète dans l’islam — ainsi qu’un extrait du Coran qui ferait référence à l’homosexualité. Selon ses recherches, le premier est difficilement vérifiable et le second ne fait pas mention explicite d’une condamnation des relations entre personnes du même sexe.
Pour le militant, celle-ci relève d’une autre question : la morale.
« Pour moi, ce n’est pas la religion qui est en cause, mais la morale, faite de conventions arbitraires. Dans l’islam, tout péché donne lieu à une sanction. Cependant, pour l’homosexualité, aucun texte n’énonce de sanction », dit-il dans un entretien pour le n° 96 de la revue Africultures.
[Section : discriminations en Occident]
L’homosexualité est jugée illégale dans près de 31 pays d’Afrique, ce qui représente près de la moitié du continent. Si ce constat paraît totalement éloigné de la réalité en Europe et en Amérique, où il n’y a aucune pénalisation, il reste important de rappeler l’ampleur des discriminations anti-LGBTQIA+ en Occident.
La droite américaine trumpiste multiplie les attaques transphobes, entre décrets mettant fin aux aides publiques pour les transitions de genre des personnes mineures, interdiction de participer à des événements sportifs féminins pour les femmes transgenres ou encore suppression des aides fédérales aux programmes de diversité et d’inclusion.
Le conservatisme ne s’arrête pas à l’Amérique : en Europe, selon une étude de l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne menée en 2023, un tiers des personnes queer avait le sentiment de faire l’objet d’une discrimination.
Au sein même de l’UE, il y a un recul progressif de leurs droits, comme en Hongrie et en Pologne, où les gouvernements mettent en place des politiques anti-LGBTQIA+.
C’est justement ce conservatisme religieux qui s’immisce en Afrique et inspire des dirigeants corrompus. Le chercheur Kapya Kaoma a exposé les liens entre des groupes évangéliques américains et leur influence en Afrique, notamment en Ouganda.
Les ONG religieuses telles que Fellowship Foundation ou encore Family Watch versent des millions de dollars aux dirigeants pour financer des conférences, former des pasteurs, influencer des parlementaires et rédiger des projets de lois répressives.
Selon une enquête de l’Institute for Journalism and Social Change, cette corruption monte à 70 millions de dollars (61 millions d’euros) en Afrique depuis 2007.
Un bilan lourd qui ne serait qu’une sous-estimation de la réelle influence des lobbys évangélistes américains selon le chercheur Frederick Clarkson. Pendant que ces dirigeants se remplissent les poches et que les conservateurs américains propagent leurs idéologies, la communauté LGBTQIA+ africaine subit en plus de la suppression de ses droits, un danger quotidien pour sa vie.
Héritage colonial : le mythe d’une homosexualité exportée par les colons et l’origine des lois homophobes
Les pays occidentaux jouent un rôle important dans les causes de la criminalisation de l’homosexualité en Afrique. Mais si leur implication actuelle se fait par le financement de campagnes homophobes, elle remonte en fait aux années de la colonisation, à l’origine de la majorité des lois homophobes sur le continent. Des recherches historiques et anthropologiques attestent de la diversité des formes de sexualité et d’expressions de genre avant la colonisation.
En Égypte, c’est la découverte d’une tombe datant de l’époque antique dans laquelle deux hommes, Khnoumhotep et Niânkhkhnoum, ont été enterrés ensemble. La tombe en elle-même contient des fresques qui représentent le couple, en particulier une où ils sont tous les deux de profil, leurs nez se touchant, ce qui était alors la manière stylisée de montrer un baiser.
Au Zimbabwe, des peintures rupestres du peuple autochtone de la région suggèrent aussi l’existence de pratiques homosexuelles avant la colonisation. D’après une étude de l’International Journal of Humanities and Social Science, elles étaient communes et faisaient partie du processus d’apprentissage chez les hommes.
L’arrivée des colons sur le continent a conduit à l’importation de leurs croyances, de leurs stéréotypes racistes et de leur code pénal. Ils ont imposé dans les territoires colonisés leurs lois, réprimant ce que la morale victorienne ou bourgeoise européenne qualifiait d’« actes contre nature » ou de « sodomie ».
Dans toutes ses colonies, de l’Afrique de l’Est au Nigéria, en passant par l’Inde, l’Empire britannique a imposé son code pénal avec son article 377, qui criminalise explicitement les relations homosexuelles au même titre que la zoophilie. Rien de surprenant de la part de colons qui hypersexualisaient les populations d’Afrique et d’Orient.
Cet article 377 continue d’exister dans près d’une vingtaine de pays africains et asiatiques malgré l’indépendance des territoires concernés. Dans les anciennes colonies françaises, si l’homosexualité n’est pas explicitement interdite au départ, c’est le cas de la « sodomie », criminalisée notamment en Tunisie. Après le départ des Français à l’indépendance, le Code pénal a simplement été traduit et modifié, la « sodomie » étant remplacée par l’« homosexualité ».
De toute évidence, l’inscription de l’homophobie dans la loi est un héritage colonial. Pourtant, le mythe d’une homosexualité importée par les colons persiste sur le continent.
Au Sénégal, c’est au nom d’une lutte contre l’influence occidentale qu’est initié un projet de loi criminalisant encore plus sévèrement l’homosexualité, la peine de cinq ans de prison passant à dix ans.
Ousmane Sonko, l’ex-premier ministre à l’origine de cette initiative, la défend par la rhétorique soi-disant anticolonialiste selon laquelle les ONG occidentales voudraient imposer des lois favorables aux personnes homosexuelles. Ce projet de loi intervient alors même que la situation économique du Sénégal est inquiétante, entre un déficit budgétaire de 14 % du PIB et une dette publique élevée.
L’entretien du mythe d’une homosexualité qui ne serait pas innée chez les personnes queer africaines, mais plutôt un produit du colonialisme, sert à détourner l’attention des véritables problèmes auxquels les pays d’Afrique sont confrontés : la crise économique, la hausse de la pauvreté et du chômage ou encore la corruption gouvernementale. En ciblant les personnes homosexuelles et transgenres, les dirigeants désignent un ennemi commun au centre du débat public tout en instrumentalisant la lutte contre le néocolonialisme.
Leur but : légitimer ces attaques sous couvert du combat contre le contrôle encore exercé par les anciennes puissances coloniales sur des pays devenus indépendants. Ce combat contre le néocolonialisme est bien réel : de nombreuses organisations dénoncent le système de dépendance des pays en développement envers les pays occidentaux, impulsé par le FMI et la Banque mondiale. Les dettes extérieures et les contrats d’extraction avec des multinationales constituent des contraintes financières qui freinent le développement du continent.
Tenir tête au contrôle financier exercé par l’Occident devient un enjeu politique de lutte contre le néocolonialisme. Mais s’opposer à ces mêmes puissances qui leur apportent une aide financière peut avoir de lourdes conséquences pour l’économie des pays en développement. Alors, pour garder leur crédibilité dans cet enjeu du combat anti-impérialiste, les dirigeants africains s’en prennent aux minorités queer, au nom du combat contre l’impérialisme culturel. Si le mythe de l’importation de l’homosexualité fonctionne si bien, c’est parce qu’il entre parfaitement dans le narratif d’une homosexualité venant de l’Occident, qui chercherait à assimiler la culture LGBTQIA+ en Afrique comme une extension de sa domination coloniale.
Forme de néocolonialisme dans le rapport des associations LGBTQIA+ occidentales avec les pays du Sud
Qu’en est-il du rapport entre le militantisme LGBTQIA+ occidental et les personnes queer des pays du Sud ? Celles-ci constatent une dissonance entre le discours occidental et leurs propres combats, ce qui pose la question d’un « néocolonialisme queer ».
Dans l’essai Queeritude décoloniale, le chercheur Sandeep Bakshi constate une saturation du langage queer par des injonctions normatives : coming-out, mariage, marche des Fiertés et homoparentalité. C’est l’expression, selon lui, d’une « colonialité du pouvoir » qui nécessite, pour les militants occidentaux, une remise en question de « [leur] propre euro-américano-centrisme ». Imposer ce modèle comme une norme revient à ignorer les diverses expressions de l’identité queer qui existent dans les sociétés non occidentales.
Les cultures qui considéraient le genre et l’orientation sexuelle d’une autre manière que la vision binaire des colons étaient nombreuses, des Māhū polynésiens aux Hijras en Inde, en passant par les Berdaches navajos ou « esprits doubles » d’Amérique du Nord. La catégorisation de l’identité et des orientations sexuelles issues des sociétés occidentales nuit aussi à toutes les stratégies de discrétion sociale locales qui permettent à la communauté queer de vivre en sécurité.
Le militantisme LGBTQIA+ occidental, lorsqu’il intervient en Afrique, s’attache à garder ses revendications et ses priorités propres à l’Occident.
Le militant Louis-Georges Tin analyse un rapport paternaliste des ONG internationales, qui laissent les revendications des pays du Sud au second plan pour imposer leur propre agenda.
On leur reproche d’ignorer l’expertise des militants locaux ainsi que la façon d’aborder les populations sans les heurter, et de s’emparer de leur cause en adoptant une posture de sauveur plutôt qu’en créant une relation de solidarité avec les associations locales qui manquent de moyens.
Le caractère néocolonial du rapport entre ONG internationales et militants locaux est amplifié par le manque de considération envers ces derniers, considérés simplement comme des exécuteurs des programmes décidés par les associations du Nord. Il y a aussi une vraie problématique dans la manière de lutter contre la criminalisation de l’homosexualité dans plusieurs pays africains.
Les chancelleries et certaines ONG exhortent à faire pression sur les pays pénalisant l’homosexualité, une pression qui se traduit par des sanctions économiques et par la demande de suspension de l’aide internationale au développement.
Mais cette diplomatie punitive a davantage de répercussions négatives sur les populations que sur les gouvernements. Les sanctions visant l’ensemble de la population réduisent à nouveau les minorités LGBTQIA+ au rôle de boucs émissaires et en font la cible de la colère de tout le pays.
Une conséquence qui arrange bien le discours conservateur des dirigeants locaux, lesquels affirment que l’homosexualité est un instrument d’extorsion de l’Occident dont il faut se débarrasser.
L’enjeu de penser ensemble homosexualité et racisme est nécessaire à la lutte pour les droits LGBTQIA+. Ignorer la perspective intersectionnelle de ce combat, c’est prendre le risque de tomber dans un discours homonationaliste.
Jasbir Puar définit ce concept comme l’inclusion de l’homosexualité dans le nationalisme des pays occidentaux, lesquels prétendraient avoir aboli toutes les discriminations vis-à-vis de la communauté concernée. Un discours évidemment faux alimenté par l’extrême droite, qui renouvelle la rhétorique raciste d’un Occident qui serait éclairé, tolérant et moderne face à un Sud global arriéré, barbare et intrinsèquement homophobe.
D’autant plus qu’on constate une volonté grandissante chez certains partis d’extrême droite de séduire un électorat LGBT en désignant un ennemi commun incarné par les personnes africaines et arabo-musulmanes. Face à ces stratégies de division basées sur la haine, il est nécessaire de remettre en question la forme eurocentrée de la lutte pour les droits LGBTQIA+. La théorie de la queeritude décoloniale est essentielle pour défendre les personnes issues des pays du Sud, fragilisées par la double discrimination raciste et homophobe.
Pour aller plus loin
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