Cinéma & documentaire
Césars 2026 : L’illusion du changement
Le vendredi 28 février s’est déroulée la cérémonie des Césars, présidée par Camille Cottin, accompagnée du maître de cérémonie Benjamin Lavernhe.
Entre célébration de films d’auteurs, tels que L’Attachement de Carine Tardieu, repartie avec le César du Meilleur film ou La Nouvelle Vague de Richard Linklater et ses 4 trophées, et réelle déception par le manque de diversité de ses vainqueurs, la soirée n’était pas unanime.
Face aux enjeux socio-politiques actuels, le discours critique, bien que présent, est resté trop vague, là où l’urgence appelait à une plus grande discussion autant pour l’avenir du cinéma que celui du monde.
Des discours marqués par l’engagement
Alors que Benjamin Lavernhe mise sur une performance étincelante avec une introduction qui mêle chorégraphie, punchlines comiques et hommage à Jim Carrey, la scène s’ouvre ensuite sur le discours de Camille Cottin.
Des lunettes de soleil au nez façon Emmanuel Macron, l’entrée de la présidente de cérémonie donne déjà le ton du speech qu’elle s’apprête à faire. L’actrice mise sur une parodie inspirée des chefs d’État et déclame une série de mesures pour « rendre le cinéma français great again », dit-elle, multipliant les références politiques. En bref, une critique comique mais engagée de l’autoritarisme qui finit, comme elle le dit, par tuer le cinéma.
La présidente de cérémonie achève sa prise de parole par le rappel crucial que :
« La culture est souvent attaquée parce qu’elle est une arme extrêmement puissante contre la brutalité et l’autoritarisme »
Un discours qu’elle dédie spécialement aux peuples opprimés par les guerres dans le monde.
C’est avec les yeux ouverts sur les peuples qui luttent pour leur liberté ainsi que l’affirmation de la puissance de la culture contre la violence autoritaire que Cottin donne la couleur de cette 51e cérémonie des Césars.
Dès les premiers moments, on observe que le monde du cinéma est plus que conscient des guerres et des génocides qui se passent en ce moment même sous nos yeux.
Un engagement peu représenté chez les lauréats
Plusieurs discours engagés se font entendre aux Césars, dont un particulièrement poignant. En hommage au peuple iranien qui, rappelons-le, subit des violences et un déni de leurs libertés sans précédent depuis plusieurs décennies, l’actrice franco-iranienne Golshifteh Farahani est venue remettre le prix du Meilleur scénario. Elle a exprimé sa douleur et son deuil, mais aussi sa certitude de la victoire du peuple iranien.
« La quête de la liberté bat au cœur de l’être humain et un cœur vivant ne se soumet jamais », affirme-t-elle avec espoir.
Elle salue particulièrement la résistance de Jafar Panahi, réalisateur iranien en lice pour le César du Meilleur scénario pour Un simple accident. Pourtant, malgré ces hommages, le réalisateur repart sans récompense, le jury étant a priori moins touché par son courage. Malgré une volonté affichée de placer la soirée sous le signe de l’engagement, le verdict final semble, lui, en retrait.
Un manque de diversité
On discerne assez vite un manque de représentation chez les lauréats. Alors même que les discours prononcés à la cérémonie critiquaient l’invisibilisation des minorités et des petites productions dans le cinéma, les Césars en restent paradoxalement l’exemple parfait.
Parmi les différentes victoires, peu de place aux réalisatrices, pourtant bien nombreuses tout au long des sorties en salle cette année : Chloé Barreau, Juliette Ducournau, Alice Douard… Mais aussi une absence des nouveaux du milieu et des réalisations à petit budget, dont l’importance était pourtant significative pour la présidente de cérémonie.
« Tous les réalisateurs dont les films feront moins de 500 mille entrées devront s’excuser publiquement », disait-elle plus tôt avec une ironie tirée du réel.
Un décalage alors d’autant plus accentué, entre cette invisibilisation des nouveaux entrants et des projets à moyens limités, qui auraient pourtant incarné avec plus de justesse l’engagement et le renouvellement intellectuel prônés durant la soirée.
Un hommage qui pose problème
Célébrée par des images de sa carrière affichée en grand écran, Brigitte Bardot est considérée comme l’icône du cinéma français des années 60.
Avant même les premiers applaudissements, des huées et sifflets se font entendre, lancés par un « Raciste ! » proféré dans l’audience. Si elle était admirée par les plus nostalgiques et déplorée à sa disparition, ses positions radicales, homophobes et racistes, pour lesquelles elle avait été plusieurs fois condamnée, font aussi ombre sur sa carrière.
L’hommage apparaît plutôt comme problématique, surtout dans cette cérémonie marquée par ses instants engagés en faveur d’une inclusion des minorités dans le milieu et de la liberté des peuples étrangers subissant la répression.
Un moment qui n’est pas sans écho à la controverse des Césars six années plus tôt, lorsque Roman Polanski est récompensé comme meilleur réalisateur alors même qu’il traîne derrière lui plusieurs accusations de violences sexuelles.
Célébration d’un cinéma hypocrite ?
Bien que de plus en plus d’artistes montrent publiquement leur soutien à des causes sociales, le milieu du cinéma, lui, avance plus lentement.
Il y a un an, Abou Sangaré marquait le cinéma et les Césars. Révélation masculine dans son rôle pour L’histoire de Souleymane, le prometteur Abou Sangaré a disparu en emportant avec lui les projecteurs de la scène du cinéma. Devant les figures de proue du cinéma français, il avait livré un témoignage bouleversant sur la condition d’immigré. Un discours poignant qui confronte l’élite culturelle à la réalité brute de la déshumanisation sociale.
Mais à la sortie du film, Sangaré est toujours menacé d’expulsion, et un an plus tard, ses papiers n’étant toujours pas en règle, l’occasion de remonter sur scène avec Vincent Cassel et Omar Sy lui échappe. Une absence lourde de sens, alors même qu’il est mentionné par la présidente de cérémonie dans son discours.
Plutôt qu’un abandon par le cinéma lui-même, on regrette l’abandon du message pourtant puissant qu’il avait alors déclamé sur la scène de l’Olympia. Une parole nécessaire, aujourd’hui dissoute dans le silence d’un palmarès trop prudent.
L’art sous l’ombre des extrêmes
Entre une soirée aux discours pleins d’espoirs et l’oubli par la suite de ceux qui les ont prononcés, la cérémonie des Césars est vraisemblablement paradoxale.
Un constat d’autant plus frappant lorsque l’on sait que la cérémonie est financée par l’homme d’affaires et actionnaire Vincent Bolloré, bien connu pour ses positions extrémistes et réactionnaires qu’il propage à travers les médias qu’il possède.
Le monde du cinéma peut-il vraiment continuer de la manière que Camille Cottin l’espérait dans son discours ?
Avec l’enserrement du milieu par les plus extrêmes, l’avenir du cinéma et de la culture en général doivent à tout prix être protégés.
« C’est précisément parce que l’art est fragile qu’on doit le protéger », affirme la présidente de cérémonie.
Pour aller plus loin
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