Cinéma & documentaire
Pourquoi nous aimons avoir peur : Obsession et Backrooms, symboles d’un renouveau du genre
Dès leurs sorties en salle, Backrooms et Obsession rencontrent un succès fulgurant, générant respectivement 272,7 et 305 millions de dollars à l’échelle mondiale. Kane Parsons, l’esprit derrière Backrooms, devient ainsi à seulement 20 ans le plus jeune réalisateur à se hisser au sommet du box-office américain.
De son côté, Curry Barker, le réalisateur d’Obsession, enchaîne les projets d’envergure, notamment avec la réinvention du mythique Massacre à la tronçonneuse, produit par le studio A24.
Mais au-delà de leur rentabilité, ce succès soulève une question centrale : que dit cette fascination pour des scènes d’une telle brutalité sur notre époque ? Alors que l’ultraviolence est devenue une toile de fond du quotidien, des faits divers martelés par les médias jusqu’aux images brutes diffusées sur Telegram, ce cinéma d’horreur oscille entre pur sensationnalisme gore et miroir sociologique.
Cet article explore ainsi la résonance entre un public accoutumé à la violence réelle et un genre cinématographique en plein renouvellement, qui questionne nos peurs les plus profondes.
Horreur psychologique au milieu de l’ultraviolence
Aujourd’hui, le travail de Curry Barker est mis en lumière grâce à son film Obsession. Sorti le 13 mai 2026 en France, le long-métrage a rapidement séduit le public français en cumulant plus de 300 000 entrées au box-office dès son premier jour d’exploitation.
Ce film, qualifié d’horreur psychologique, met en scène la vie de Bear, vendeur dans un magasin de musique et fou amoureux de son amie Nikki. Il décide un soir de faire un vœu par un « one wish willow », afin qu’elle tombe amoureuse de lui. Backrooms, réalisé par Kane Parsons, entremêle l’horreur traditionnelle avec des créatures, du gore et de l’horreur psychologique en nous plongeant dans la psyché de ses deux protagonistes.
D’un côté, Clark qui, malgré l’évidence de ses problèmes de colère et son alcoolisme, refuse de changer pour le mieux. De l’autre, Mary, sa psychologue, qui tente de l’aider à évoluer tout en fuyant elle-même son passé difficile. Leur exploration dans les backrooms révèle une contradiction fondamentale entre eux : l’un choisit de rester dans ce labyrinthe absurde et caché du monde réel, et l’autre se démène pour en sortir. Barker et Parsons choisissent de miser sur l’atmosphère angoissante, l’anxiété d’une tension constante pour stimuler les spectateurs. Un pari qui ne fait pas toujours l’unanimité dans un cinéma de plus en plus alimenté par l’attrait pour la violence.
Au cours des cinq dernières décennies, la représentation de la violence dans les superproductions cinématographiques s’est généralisée pour atteindre 89 % (selon Le Journal du CNRS). Ce phénomène s’accompagne d’une présence accrue de la violence dans le quotidien des individus, bien au-delà de la fiction. Cela s’observe par exemple à travers les médias, qui relaient quotidiennement des faits divers ultra-violents en adoptant un ton sensationnaliste qui vise le buzz et l’audimat (mesure permettant d’observer l’audience des chaînes de télévision), mais aussi via une curiosité morbide croissante, alimentée par la surexposition à la violence sur Internet.
Autrefois confinés aux zones d’ombre du darknet, ces contenus violents sont désormais accessibles en quelques clics sur des applications grand public comme Kick ou Telegram. Ce phénomène a suscité de vives controverses, amplifiées par la médiatisation de séquences choc, qu’il s’agisse de la mort en direct du streamer Jean Pormanove ou de la circulation virale, notamment depuis les conflits de 2023, de vidéos brutes montrant tortures et crimes de guerre. Selon plusieurs sociologues, cette fascination pour la violence agirait comme une catharsis collective face à une société perçue comme de plus en plus anxiogène et brutale.
En miroir du monde réel, les réalisateurs cherchent parfois à détourner cette violence à des fins réflexives pour dépasser le simple voyeurisme. Néanmoins, l’engouement suscité par les séquences particulièrement crues témoigne du fait que la fascination pour le gore continue de primer sur la portée psychologique de l’œuvre.
Dans Obsession, la démonstration par l’horreur s’illustre à travers plusieurs scènes marquantes, comme l’automutilation de Nikki à l’aide d’une bouteille brisée ou l’agression dans la voiture, où le visage de Sarah est massacré à coups de pierre. Si ces séquences marquent par leur réalisme cru, elles ont pourtant conquis le public, qui n’a pas hésité à s’en emparer sur les réseaux sociaux pour les transformer en contenus parodiques.
Le brouillard entre réalité et étrange : l’uncanny valley
Curry Barker utilise dans son long-métrage un concept particulièrement en vogue ces dernières années, l’uncanny valley. En français, traduit par « la vallée de l’étrange », ce concept est d’abord théorisé dans les années 70 par le roboticien japonais Mori Masahiro. Bien qu’il s’applique à une multitude de domaines, de la robotique au design de jeux vidéo, dans toutes les situations d’uncanny valley, il est question d’un humain aux proportions ou à l’apparence légèrement modifiées, plaçant le spectateur dans une situation inconfortable dans laquelle il observe un être vivant aux formes humanoïdes mais qui ne semble pas pour autant être complètement humain.
Dans Obsession, le concept d’uncanny valley est particulièrement efficace car il brouille la limite entre le réel et l’étrange. Il s’applique au personnage de Nikki lorsqu’elle se réveille durant la nuit.
L’actrice Inde Navarette est maquillée de telle sorte que son visage s’éloigne petit à petit des proportions humaines rassurantes. Ainsi, la séquence s’inscrit dans un entre-deux entre le réel et le surnaturel, doublé par les déplacements étranges du personnage dans la pièce, marqués notamment par des changements de rythmes brutaux.
En choisissant le maquillage plutôt que les effets numériques de post-production, souvent privilégiés par les gros budgets, Curry Barker renoue avec les fondements du cinéma d’horreur en jouant davantage sur la distorsion du réel et, en ce sens, met en avant l’art du maquillage dans l’industrie du cinéma.
Les espaces liminaires, un présent distordu par le passé
Dans Backrooms, c’est un autre élément de l’uncanny valley qui est exploité : les liminal spaces ou espaces liminaires. Ce sont des lieux vides, évoquant souvent des souvenirs, de la nostalgie ou un sentiment de familiarité de manière générale. Le concept connaît un réel succès sur Internet. Le groupe r/LiminalSpace sur Reddit réunit ainsi près de 350 000 abonnés, alors que sur TikTok, le hashtag « #liminalspace » affiche plus de deux milliards de vues. Backrooms met en avant l’espace infini et illogique des backrooms pour représenter la psychologie des personnages.
Tout y est comme déformé, les objets sont emboîtés les uns dans les autres, se multiplient à l’infini. C’est un espace qui représente des souvenirs altérés, flous, et qui ne cesse de s’étendre. En ce sens, le concept des espaces liminaires ressemble à un courant artistique : l’hantologie. Initié par Derrida, le terme est repris par Mark Fisher qui le développe dans Les Fantômes de ma vie. L’hantologie désigne le spectre du passé qui hante le présent et empêche la perspective du futur.
Elle laisse sa marque dans des lieux du quotidien tombés dans l’oubli comme les centres commerciaux vides qui semblent s’étaler à l’infini, ou les anciens bureaux qui se ressemblent tous.
Dans le cinéma, The Shining ou encore Twin Peaks ont introduit cette « architecture de l’anachronisme » (Mark Fisher, 2012), des espaces où la peur de l’isolement et l’incertitude du lendemain se métamorphosent en une véritable expérience d’épouvante, un concept bien représenté dans Backrooms.
L’attrait d’un renouveau de l’horreur
Pourquoi l’horreur plaît-elle autant, notamment auprès d’un public entre 20 et 30 ans ? Tout d’abord, ces films d’horreur « new gen » proposent une nouvelle façon de faire peur. Dans Obsession, on ne fait pas que regarder un film rempli de jump scares, mais on nous propose également des réflexions actives sur la place de la femme dans le cinéma d’horreur. En effet, le long-métrage choisit de ne pas simplement représenter un cliché du personnage féminin comme celui du monstre possédé décrit par Barbara Creed dans son ouvrage Monstrous-Feminine. Pour Creed, la féminité devient une source d’effroi lorsque la maternité, le corps ou la nature sont représentés de façon monstrueuse.
À l’opposé de cet archétype de la femme horrifique, Obsession place Nikki comme une nouvelle version de la femme du cinéma d’horreur. Obsédée par son petit ami, elle répond à la perfection au vœu souhaité par ce dernier. Ainsi, ses actions poussées à l’extrême nous forcent à ressentir un malaise et du dégoût, dans un premier temps dirigé vers Nikki puis envers Bear, qui se morfond de la situation qu’il a causée. Nous comprenons alors que Curry Barker a véritablement tourné l’histoire de son film afin que l’antagoniste soit en réalité Bear.
En tournant le dos aux figures traditionnelles du mal — monstres emblématiques du cinéma d’horreur, tueurs en série ou entités démoniaques —, ce cinéma d’épouvante opère un glissement : la menace n’est plus surnaturelle ou extérieure, elle est systémique et relationnelle.
Le monstre ne s’incarne plus sous les traits d’un fantôme, mais dans la banalité d’un patriarcat étouffant, la violence insidieuse des relations toxiques, ou encore l’angoisse existentielle face à un avenir instable.
Avènement d’un cinéma plus créatif
Curry Barker propose dans son film un mélange plutôt équilibré entre horreur pure, voire gore. Certaines scènes, parfois outrancières et décalées, en deviennent comiques et éveillent la curiosité des amateurs de cinéma d’horreur. Ce ton unique attire également un nouveau public, curieux de découvrir des œuvres signées par des réalisateurs émergents. Kane Parsons, lui, a transposé l’obsession étrange de la communauté d’Internet envers les Backrooms pour créer une exploration totale dans cet inconnu.
Comment expliquer le succès de ces deux films ? Est-ce la communauté de fans des deux youtubeurs qui a lancé la tendance sur les réseaux sociaux, ou simplement l’originalité de leurs œuvres qui a séduit les médias ? En réalité, c’est avant tout l’audace de leur réalisation et la complexité de leurs scénarios qui expliquent l’engouement autour de ces deux longs-métrages. Se tourner vers le genre de l’horreur est également un choix significatif, alors que les récentes productions dans ce domaine commençaient à tourner en rond et à manquer de nouveauté.
En réalisant Backrooms, Parsons a fait attention à éviter les stéréotypes des films d’horreur pour créer une œuvre plus profonde pour ses spectateurs. Un pari réussi pour son œuvre ainsi que pour Obsession. Les sagas traditionnelles de l’horreur ont fini par fatiguer leurs spectateurs. Entre des scénarios qui se ressemblent tous, des enchaînements de jumpscares et l’exagération du gore, la formule habituelle du genre a fini par se tarir.
La sortie en 2025 de Conjuring : L’Heure du Jugement, dernier de la saga, a eu un accueil moyen, tout comme Scream 7, sorti la même année. À force de répétition, ces films perdent leur créativité et finissent par être des copies les uns des autres. C’est face à un public déçu par des scénarios insipides que s’imposent des œuvres qui redoublent de créativité et s’éloignent des clichés. L’horreur n’est plus incarnée par des monstres ou des serial killers clichés : elle est présente partout, dans l’espace, dans chaque personnage, et l’angoisse qu’elle crée s’étend sur toute la durée du métrage.
Le succès de ces deux films, réalisés par des youtubeurs américains, est donc indéniable. Nous pouvons affirmer que la réalisation d’Obsession et de Backrooms est particulièrement poussée, se plaçant comme des concurrents sérieux face aux grands de l’industrie du cinéma d’horreur.
Il ne s’agirait alors peut-être pas de catégoriser les réalisateurs des deux films Obsession et Backrooms comme de simples youtubeurs s’essayant au cinéma, mais plutôt comme de réels cinéastes.
L’émergence de jeunes réalisateurs comme Curry Barker ou Kane Parsons est une bonne nouvelle pour le futur du cinéma. Au-delà de l’originalité et de l’innovation de leurs films, ils lancent un vrai mouvement et prouvent à toute une génération de jeunes créateurs qu’il est possible d’envisager leurs projets sur un grand écran de cinéma.
Le succès de ces films interroge directement l’avenir du cinéma d’horreur. Alors que le genre a longtemps reposé sur le pur spectacle du gore, c’est aujourd’hui l’épouvante psychologique qui s’impose.
Faut-il y voir la fin d’une ère basée sur le simple sensationnalisme ? Et dans un paysage médiatique déjà saturé d’ultra-violence, que nous dit ce cinéma plus intime sur l’état de notre société ?
Pour aller plus loin
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