Littérature & sciences humaines

Pourquoi le masculinisme cartonne autant auprès des jeunes ? Analyse autour du livre de Nesrine Slaoui

Sarah Shekily · Article écrit

Qui sont ces nouveaux prédicateurs de la virilité qui séduisent une jeunesse en perte de repères, alors que l’explosion de la « manosphère » sur les réseaux sociaux redéfinit les rapports de genre ?

Ce phénomène, que l’écrivaine, journaliste et réalisatrice Nesrine Slaoui dissèque avec précision dans son ouvrage « Masculinisme, pourquoi un tel succès ? », prend une ampleur inédite aujourd’hui. Le mouvement ne se limite plus à quelques forums obscurs, mais s’installe au cœur du débat public sous couvert de développement personnel. En manipulant des théories spirituelles et des codes marketing agressifs, ces mouvements cherchent à restaurer une domination masculine radicale, faisant du masculinisme l’un des défis majeurs pour l’égalité en 2025.

Le masculinisme n’est pas une simple quête d’identité pour les hommes en crise. Comme le souligne Nesrine Slaoui dans ses pages, c’est un mouvement réactionnaire structuré qui s’oppose frontalement à l’émancipation des femmes. Il ne s’agit pas d’un « féminisme pour hommes », car là où le féminisme lutte pour l’égalité et contre la domination, le masculinisme, lui, milite pour le maintien ou le retour de la suprématie masculine. C’est une idéologie qui considère le progrès des droits des femmes comme une menace directe pour l’intégrité de l’homme.

Nesrine se pose la question : pourquoi une telle popularité auprès des jeunes ? La force de ce mouvement réside dans son packaging. Les influenceurs masculinistes ne se présentent pas comme des militants politiques, mais comme des modèles de réussite. Ils vendent un lifestyle. À travers le culte du corps, la réussite financière purement capitaliste et leur omniprésence algorithmique, ils s’appuient sur la détresse réelle de certains jeunes hommes pour leur injecter des messages sexistes et racistes, souvent affiliés à l’extrême droite.

Le but est simple : monétiser cette vulnérabilité en transformant la peur de l’avenir en haine de l’autre. Ces gourous de la virilité capitalisent sur la misère affective des mineurs pour leur vendre des formations hors de prix. Leur stratégie ? Le clivage permanent.

« Le masculinisme n’invente pas ces normes mais il les récupère, les durcit et en fait des lois. »

Sous couvert de spiritualité ou de taoïsme dévoyé, le discours masculiniste s’est trouvé un nouvel emballage, la théorie des énergies. D’un côté, une « énergie féminine » fantasmée faite de passivité et de soumission. De l’autre, une « énergie masculine » synonyme d’autorité et d’action.

« Le masculinisme ne détruit pas seulement l’égalité entre les sexes. Il nourrit toutes les formes de domination. »

Ce marketing de la complémentarité est un poison lent. Il intime aux femmes de renoncer à leur indépendance pour « plaire », sous peine de finir seules.

C’est ce que Nesrine Slaoui dénonce comme le sexisme bienveillant : un discours qui semble protecteur ou « positif », mais qui ne sert qu’à verrouiller les individus dans des prisons de genre immuables. On présente des caractéristiques sociales comme des traits biologiques immuables, niant toute la sociologie du passé pour mieux reconstruire une masculinité traditionnelle fantasmée. En disant aux femmes comment se comporter pour « garder leur homme » (notamment via le mouvement des trad wives), on rend la soumission désirable.

« Si l’on considère que la hiérarchie entre les hommes et les femmes est naturelle, alors toutes les politiques en faveur de l’égalité peuvent être présentées comme des menaces. »

L’analyse de Slaoui est sans appel : cette idéologie ne s’arrête pas aux conseils en séduction. Elle mène à une déshumanisation des femmes, perçues comme des trophées ou des adversaires. Pire, ce mouvement est dangereux. En présentant les femmes comme une menace pour l’homme, il légitime le harcèlement, les agressions, et nourrit le passage à l’acte terroriste des « incels » (célibataires involontaires). Les attentats masculinistes déjoués en France nous rappellent que ces discours ne restent pas sagement derrière les écrans.

Le succès de cette idéologie doit beaucoup à la complicité des algorithmes qui enferment les jeunes dans des bulles de haine. Pour contrer cette offensive, il ne suffira pas d’éteindre son téléphone.

Comme le souligne l’analyse de Nesrine Slaoui, la réponse doit être collective. Elle passe par une déconstruction radicale au sein des écoles et des familles, ainsi que par une prise de responsabilité des médias. Il est urgent de proposer aux jeunes hommes une autre voie que celle de la force : celle d’une masculinité enfin libérée des injonctions du patriarcat.

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