Cinéma & documentaire
Occupations : comment le génocide à Gaza révèle notre humanité
Occupations expose une révolte étudiante face à une neutralité complice. Il nous montre comment une université prestigieuse se transforme en champ de bataille moral, confrontant chacun à son propre silence. Cette révolte révèle alors notre choix : s’engager ou se taire face à ce qui se passe à Gaza.
Columbia, le début d’un mouvement de résistance pro-palestinien
À l’occasion du Festival des films décoloniaux, le documentaire Occupations, réalisé par Michael T. Workman et Kei Pritsker, était projeté le 25 mars à la salle Archipel. Le film retrace la grande mobilisation d’étudiants à Columbia en 2024 contre le génocide à Gaza, et la manière dont le mouvement a influencé et débouché sur une série de protestations provenant de différentes universités à l’international.
De nombreux étudiants ont milité à travers différents moyens en vue d’exiger un cessez-le-feu à Gaza, la transparence des financements et un désinvestissement de l’université des entreprises liées à l’armement israélien.
Le film dépeint de manière touchante et brute la façon dont les crimes de guerre en Palestine ont suscité une révolte chez les étudiants de Columbia, l’une des universités les plus prestigieuses et sélectives de New York, et dont le courage et la volonté face aux tentatives de répression ont malgré tout intensifié leur engagement.
À travers le point de vue de différents étudiants, nous sont présentées les prémices de ces mobilisations pacifistes, au moyen de multiples blocus, avant de dériver vers des actions plus radicales (campements sur le campus, occupation du bâtiment Hamilton Hall renommé Hind Rajab, portant le nom d’une jeune palestinienne de six ans ayant été assassinée par l’armée israélienne alors qu’elle tentait de fuir Gaza avec sa famille). La fermeté et la détermination de ces étudiants ont su défendre la cause palestinienne avec force, faisant émerger différentes voix sur le terrain ou ailleurs.
Des voix qui tentent de se faire entendre, mais à quel prix ?
Les militants pro-palestiniens ont montré une détermination sans faille face aux nombreuses intimidations venant de l’université, du gouvernement, des médias mais également de la police. Depuis le début du mouvement, l’université a enchaîné les tentatives de répression : d’abord par des moyens d’intimidation (menace d’exclusion), des actions sous couvert de négociations, et enfin, sans plus pouvoir se retenir, des convocations policières instrumentalisées à des fins de dissuasion.
C’est plus d’une centaine d’étudiants, d’enseignants et de militants qui ont été arrêtés depuis le début de ces manifestations, certains gardés parfois pendant des heures.
Cette répression interroge non seulement notre liberté d’exercer notre droit fondamental à manifester, mais aussi la criminalisation sans précédent de la dénonciation d’un crime de guerre.
Finalement, qu’avons-nous retenu des leçons de l’Histoire si aujourd’hui encore, dénoncer un génocide reste aussi violemment réprimé.
L’instrumentalisation de la police : une arme stratégique
Dans le but de faire régner un climat de peur et de pression, propice au contrôle, les forces de l’ordre ont toujours été utilisées pour faire passer sous silence ce qui est pourtant connu de tous (ici un génocide fortement médiatisé). Ainsi, ces institutions maintiennent un climat de résignation en essayant d’occulter notre révolte intérieure.
Dans le cas étudié dans ce film, les policiers anti-émeutes n’ont cessé d’intervenir, parfois dans des violences rappelant les émeutes de 1960 à la faculté d’Harvard contre la guerre au Vietnam et l’intervention de la police locale ainsi que de la garde nationale à la demande de l’université.
Ces opérations ont été justifiées dans le but de maintenir l’ordre, mais on relève pourtant une série de violences découlant de ces interventions avec l’usage massif de la force : utilisation de gaz lacrymogène, tasers, coups portés. Et dans le même temps, l’action de manifester reste toujours un droit fondamental et constitutionnel dont on devrait logiquement pouvoir user sans répercussions néfastes.
Ce déferlement de la police pour stopper les étudiants interroge profondément : le débat intellectuel a-t-il encore sa place sur les campus ? Si tel est le cas, qu’est-ce qui dérange réellement ? Dans quelle mesure la liberté d’expression est-elle tolérée ?
Des réunions d’urgence qui trahissent une inquiétude financière
Cette liberté tant honorée et vantée dans le système scolaire ne semble finalement pas être un droit illimité, mais plutôt un droit strictement contrôlé et quadrillé.
À Columbia, plusieurs réunions ont eu lieu afin de prendre des actions contre ces protestations, menant jusqu’à des exclusions voire des démissions, et ces nombreuses mesures répressives cachent une vérité sous-jacente : craindre la colère d’un gouvernement pro-israélien, incitant l’université à rester dans une neutralité stratégique. Mais pourquoi s’engager contre un génocide est-il autant diabolisé ?
Ces mouvements de résistance ont dénudé peu à peu les institutions qui nous gouvernent, les forçant à se positionner et à choisir leur camp : soutenir les nombreux étudiants militants ou les empêcher de protester.
Le film révèle alors tout un système : la peur de perdre des financements, avec l’intervention du président étasunien Trump qui n’a pas uniquement menacé mais coupé plus de 300 millions de fonds à l’université, ce qui reste tout de même une anxiété et une sanction financière bien dérisoire comparée à la terreur quotidienne subie par les victimes du génocide.
Le documentaire titille notre conscience morale, juxtaposant deux choix opposés : défendre ce qui nous semble juste ou se complaire dans un système biaisé.
Un film qui insuffle de l’espoir malgré tout
On pourrait penser qu’un génocide fait l’unanimité dans sa condamnation, mais ce film révèle que même un tel sujet divise profondément. Au final, ce film nous confronte face à un miroir : sommes-nous capables de condamner un génocide alors même que nos actions sont criminalisées ? Ou préférons-nous nous baigner dans le confort de la neutralité en respectant les codes du système ? Il y a encore de l’espoir : les protestations à Columbia ont embrasé les campus américains, dont les universités prestigieuses telles que Harvard, Yale ou encore Princeton et Brown.
Faisant appel à notre empathie, il prouve combien une étincelle de courage et de volonté suffit parfois à faire bouger les choses et apporter sa pierre à l’édifice dans le combat contre ce crime de guerre. Il montre qu’à notre échelle, nous sommes capables de faire avancer le mouvement de résistance.
Lors du débat post-projection, un étudiant de l’ENS Ulm, militant pro-palestinien et créateur de plusieurs mouvements en France, a déclaré : « Le statut d’étudiant permet malgré tout d’être moins réprimé », affirmant que cette position reste privilégiée au-dessus des autres statuts sociaux, et que toutes ces tentatives de répression ne sont que des manœuvres pour tenter de faire taire une jeunesse lucide et consciente du pouvoir qu’elle détient.
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