Histoire & géopolitique
Bumidom : du rêve à la désillusion
Outil méconnu de la politique migratoire française, le Bumidom a envoyé des milliers d’Ultramarins vers l’Hexagone.
Entre espoirs déçus, ruptures familiales et silences durables, ce dispositif continue de marquer les mémoires.
Dans les années 60, les Antilles connaissent une grave crise économique. La surpopulation, le manque de ressources (provoquant parfois une sous-alimentation) et l’absence de réelles opportunités professionnelles plongent la région dans une grande précarité. En 1962, la Guadeloupe compte plus de 85 000 chômeurs, selon l’INA.
C’est dans ce contexte qu’est créé, le 7 juin 1963, le Bureau pour le développement des migrations des départements d’outre-mer, plus connu sous le nom de Bumidom. Imaginé par Michel Debré, alors ministre des Outre-mer, cet organisme vise à envoyer de jeunes Antillais, Guyanais et Réunionnais en métropole, en échange d’un emploi.
Pour le gouvernement de De Gaulle, c’est une « solution » aux problèmes de chômage, de surpopulation, mais aussi à la montée croissante des revendications indépendantistes dans les DOM.
Avec la promesse d’un avenir meilleur, ce rêve de « terre d’accueil » va pourtant se briser face à une réalité bien plus rude.
À travers les échos et les témoignages de ceux qui l’ont vécu, ce reportage revient sur un épisode sombre et encore trop méconnu de l’histoire post-coloniale française.
Le rêve du Bumidom, une chance pour certains, un piège pour d’autres
De 1970 à 1980, le Bumidom était toujours d’actualité. Cependant, en Guadeloupe, cette vision de « l’Eldorado » était elle aussi bel et bien présente. Sylviane Vidal, âgée d’environ 20 ans à cette période, nous révèle avoir entendu parler du Bumidom à travers la radio ainsi que des affiches :
« À l’époque, beaucoup partaient avec le Bumidom pour aller travailler en France. Moi, je trouvais que c’était une bonne chose, les gens trouvaient du travail ».
Une promesse du Bumidom bien ancrée dans la génération de Madame Vidal, mais également dans celle de Monsieur Athanase que nous avons rencontré :
Assis sur sa véranda, accompagné des bruits des passants, le vent soulevant doucement les rideaux, c’est ici, à Capesterre-Belle-Eau, que réside Edmond Athanase, âgé de 84 ans. Il n’est pas parti en France avec le Bumidom, mais a bien connu les années Bumidom. En France pour un concours de PTT (Postes, Télégraphes et Télécommunications), nous demandons à Monsieur Athanase :
— Que pensez-vous du Bumidom ?
« Le Bumidom n’était pas néfaste. Au contraire, il a rendu service à beaucoup de jeunes qui ne trouvaient pas de travail aux Antilles et qui n’avaient pas non plus l’argent pour se payer un voyage d’avion ou de bateau… donc ils ne traînaient pas les rues, le Bumidom a sauvé beaucoup de jeunes. Au lieu de faire le voyou et de traîner les rues ici, ils avaient un travail directement. Et puis au départ, ils étaient logés dans un foyer pendant 3 ou 6 mois en attendant, pour ceux qui n’avaient pas trouvé de boulot, ça leur donnait la possibilité de chercher un travail eux-mêmes. Donc ça n’a pas été néfaste, bien au contraire »
Aux métiers invisibles
En effet, la plupart des jeunes qui partaient avec le Bumidom en 1978 étaient âgés entre 18 et 24 ans, selon les archives départementales de la Guadeloupe. Dès leur arrivée en métropole, les femmes passaient par des centres de formation professionnelle pour adultes (FPA) ou bien des centres spécifiques de préformation. Elles étaient ensuite dirigées vers des métiers de services. 100 % des Guadeloupéennes en 1978 partaient en France pour ce motif. C’étaient principalement les métiers d’employée de maison, d’aide-soignante, ou dans l’industrie textile où elles occupaient des postes d’opératrices tissus légers à Rouen, Troyes…
De la promesse à l’usine
Tandis que les hommes occupaient des postes dans l’automobile ou dans le secteur du bâtiment. En effet, 100 % des Guadeloupéens en 1978 partaient pour ces emplois, selon les archives départementales de la Guadeloupe. En 1969, l’entreprise automobile Simca envoie même aux Antilles des « missions » pour recruter sur place ses futurs employés.
Le sociologue Vincent Gay l’évoque dans son livre Pour la dignité : ouvriers immigrés et conflits sociaux dans les années 1980 :
« Une des particularités du recrutement de travailleurs domiens pour l’industrie française tient au fait que le Bumidom est censé leur garantir une formation, mais non pas tant des compétences professionnelles qu’un savoir-être d’ouvrier spécialisé : formation psychogestuelle face à la machine, résistance physique et psychique, respect des cadences, etc. Bref, une « adaptation au travail à la chaîne… » »
L’objectif premier de l’entreprise Simca était de répondre aux besoins de main-d’œuvre dans ses usines, notamment celle de Poissy. En favorisant davantage l’adaptation au travail à la chaîne qu’au développement des compétences professionnelles des ouvriers.
« Cependant, ces formations durent six semaines, trop longtemps pour une entreprise qui veut disposer d’une main-d’œuvre le plus rapidement possible. Simca-Chrysler recrute 454 personnes en 1971, mais une grande partie ne reste pas longtemps puisque seuls 280 ouvriers réunionnais travaillent encore dans l’usine de Poissy à la fin de l’année. »
Un recrutement donc peu efficace pour l’entreprise, qui fermera son bureau de recrutement en 1972.
Un rêve devenu enfer
« Par contre, pour les femmes ça n’a pas été la même chose… », reprend Monsieur Athanase avec un regard soudainement plus sérieux. Il nous confesse ensuite :
— « Que la plupart du temps, il y avait des gens qui savaient. Qui étaient au courant de certaines choses qui se passaient. Yo ka mété yo la, puterie i té ka fè, i té ka mété yo anlè twotoy la » (Ils les mettaient là, elles se prostituaient, ils les mettaient sur le trottoir)
« Parce que moi j’en ai vu une, que je connaissais bien, qui était ma voisine, nou lévé kon sa ansanm — (on a grandi comme ça ensemble), on était passés à Denfert-Rochereau. Elles étaient enrôlées par des propres Antillais ! Qui étaient là depuis longtemps, qui connaissaient le rouage, le mouvement des choses. Mais quand la fille croyait qu’elle était au travail, c’était bien un travail, mais un travail malhonnête. Et quand elle reconnaissait ça, il était trop tard, parce que quand tu arrives en France tout seul, tu ne connais personne, tu ne sais pas où habiter… »
En réalité, bien loin derrière les fameuses promesses du Bumidom, dès leur arrivée en France, le Bumidom ne suivait et ne s’occupait plus de l’avenir des jeunes Antillais :
« Après ce n’était plus leur affaire, quoi que je fasse… », « Que je sois clocharde ou bien prostituée, ce n’était plus leur problème ! » déclare Jéronise Gros-Désormeaux dans le reportage de Public Sénat.
Un aspect du Bumidom encore tabou que nous confie Monsieur Athanase. Effectivement, sans famille et sans repères, des Antillais, Réunionnais et Guyanais se sont donnés la mort en raison du racisme de l’époque et de la manipulation de l’État. Car partir avec le Bumidom, c’était un aller simple sans savoir si on retournerait chez soi un jour. Leur salaire ne leur permettait pas de payer un billet retour, et pour certains, face à l’isolement, le désespoir menait au pire.
— « Dans l’entourage de Thérèse-Francine, des pensionnaires de l’internat traversent des épisodes dépressifs. Quelques-unes se suicident. Ou choisissent la prostitution… »,
témoigne Valérie Parlan dans un article de Ouest-France.
Honte, silence et exil : les blessures cachées
La fille de Monsieur Athanase, Lydia Athanase, étant présente durant l’entretien, a répondu à la même question que nous avons posée à son père :
Mais pourquoi le sujet du Bumidom est-il aussi délicat ?
Elle nous explique que :
« C’est un sujet délicat, parce que ceux qui sont partis avec le Bumidom n’en parlaient pas. Et ils étaient déçus. Parce que c’était un aller sans retour. C’était un billet simple et t’as le choc culturel, il fallait qu’ils s’acclimatent à la façon de vivre, la culture, le climat et y en a qui n’ont pas eu les jobs qu’on leur avait promis donc ils avaient honte d’en parler. Tu dis que tout va bien à tes proches, ce qui n’est pas toujours vrai… »
À cette période, aux Antilles, on ne connaît pas bien la métropole, et on ne la connaît qu’à travers les cartes postales. Si certains avaient la chance de retourner aux Antilles grâce au congé bonifié, on n’allait pas se confier auprès de sa famille, personne n’allait vous croire. Cette idéalisation de la France durant les années Bumidom remonte à la période post-coloniale dans l’imaginaire antillais.
L’historienne Christelle Lozère l’explique dans La croisière du tricentenaire des Antilles et de la Guyane. Selon elle, l’État français a construit un imaginaire autour d’une France « protectrice et bienveillante », destinée à renforcer l’attachement des Antillais à la République. Ces célébrations ont contribué à façonner une image idéalisée de la France, comme « une terre de progrès, de modernité et d’opportunités ». Un héritage symbolique qui persistera et a influencé le regard porté sur l’organisme du Bumidom.
Bumidom ? Et maintenant, que transmettons-nous ?
62 ans après le Bumidom, beaucoup qui ont vécu ou entendu parler de cet organisme ont brisé le silence sur ce qui s’est réellement passé. Un sujet malheureusement peu connu par les jeunes Antillais, Guyanais résidant en France.
Une enquête a donc été lancée sur 15 jeunes Antillais âgés de 18 à 24 ans, résidant en France hexagonale :
Une méconnaissance marquée du Bumidom
— 60 % des participants déclarent ne pas connaître le Bumidom, tandis que 33 % en ont simplement entendu parler sans en comprendre le rôle. Seule 1 personne (7 %) affirme connaître ce dispositif.
Un thème largement absent des espaces éducatifs
— 93 % des personnes interrogées (14 sur 15) estiment que le Bumidom est insuffisamment abordé dans les programmes scolaires ou culturels.
Une transmission surtout familiale
— Parmi ceux ayant déjà entendu parler du Bumidom, la principale source d’information est la famille (60 %). Les écoles, les médias traditionnels ou les institutions éducatives ne sont jamais mentionnés, ce qui révèle une absence totale du sujet dans les parcours scolaires.
Ce sondage révèle un manque flagrant de transmission autour du sujet du Bumidom. Pour la majorité des jeunes Antillais, ce sujet reste flou, voire totalement inconnu. Même si les médias parlent de plus en plus du Bumidom, peu de jeunes Antillais connaissent réellement cette partie de leur histoire.
Par ailleurs, lors de notre entretien avec Monsieur Athanase, nous lui avons également demandé son avis sur les conséquences possibles du Bumidom en Guadeloupe :
« Je dirais que, ça ne s’est pas vu tout de suite. Ça s’est vu et ressenti quelques années après. Au début, les gens, ça les emmerdait, mais après, ça s’est passé comme de l’eau sous les ponts. Parce qu’ils ne se sentaient pas au fond vraiment concernés… Je crois que ça a créé d’abord des contraintes budgétaires, des obligations, et puis ça a obligé les jeunes à sortir de leur trou, parce qu’il y a des jeunes qui ne sortaient jamais des Antilles. Ça leur a permis de voir autre chose, de voir le monde sous d’autres yeux, d’avoir une autre conception de la vie. Parce que le voyage amène toujours la lumière, le voyage forme la jeunesse, en général »
Nous avons posé la même question à d’autres Antillais où la tranche d’âge va de 24 à 53 ans :
— « Pour moi, le Bumidom a déraciné les gens, ils ont menti en disant que cela allait être « la belle vie » alors que des difficultés se sont ajoutées. Résultat, sans aide, ni famille, cela a donné des SDF et il y a moins d’Antillais sur leur propre terre »
— « Le Bumidom a créé en quelque sorte une distance dans les foyers antillais résidant en France. Les parents nés aux Antilles, et leurs enfants nés en France ont une éducation différente. Les enfants se retrouvent souvent tiraillés entre leur culture à la maison et la culture française qui les entoure »
— « L’une des principales conséquences du Bumidom est la division dans le peuple antillais »
Du silence à la parole, transmettre l’histoire du Bumidom
Si le Bumidom a permis à certains jeunes Antillais, Guyanais et Réunionnais de trouver un emploi et de sortir de la misère en trouvant une certaine indépendance, pour beaucoup, ce n’étaient pas les emplois qu’ils espéraient en venant en métropole. Face au choc culturel (différence de température, tout est beaucoup plus grand…), loin de leur famille ainsi que de leurs repères, les conséquences du Bumidom ont été dévastatrices pour certains d’entre eux.
62 ans après le Bumidom, créé par Michel Debré, il reste tout de même des cicatrices engendrées par cet organisme. Aujourd’hui, on évoque beaucoup plus le Bumidom à travers des reportages, des articles, etc., mais peu de jeunes connaissent cette partie de leur histoire. Il est donc nécessaire de continuer à en parler pour inscrire véritablement cette histoire dans les consciences collectives.
Des associations comme Sonjé (- se souvenir) ont contribué par exemple à la mémoire du Bumidom. Pour fêter les 60 ans du Bumidom, l’association a été contactée par la République pour sanctuariser cette période marquante.
Guilaine Mondor, présidente de l’association Sonjé, témoigne dans Onews que cette invitation contribue à briser le tabou du Bumidom :
« C’est quelque chose d’extraordinaire qui va permettre de lever les tabous et permettra la transition de cette « odyssée » »
La parole du Bumidom est aussi libérée grâce à de nombreux artistes comme le groupe guadeloupéen Supercombo avec le titre Mwen Domi Dèwo (années 70) (- j’ai dormi dehors), où le groupe raconte l’histoire d’un homme qui a dû dormir dehors par la faute du Bumidom.
Voix créole, mémoire d’une migration
Le groupe Kassav évoque aussi avec les titres Mwen Di’w Awa (- je t’ai dit non), Di Mwen (- dis-moi) cette partie de l’histoire du Bumidom.
Dans le refrain du titre Di Mwen :
« Di mwen ès ou ké pé sacrifié tou sa ouw aimé ? Mwen menm en pé ké pé alé viv en dot koté, alò chò ? » (Dis-moi, est-ce que tu pourrais sacrifier tout ce que tu aimes ? Moi-même, je ne pourrais pas partir vivre ailleurs, alors chaud ?)
Enfin, Edmond Athanase nous livre une réflexion essentielle. Car au-delà de l’exil, des blessures et du silence, c’est bien la mémoire, et la manière de la porter, qui interroge :
« Je pense que pour ceux qui ont vécu ces moments difficiles, il reste toujours des traces. Mais c’est à nous, par notre culture, d’éliminer ces traces. Parce que, tu ne peux pas t’en charger toute ta vie. On ne peut pas les oublier, mais on les chasse un petit peu, on pense, s’intéresse à autre chose, et c’est ça la force de l’individu. »
Pour aller plus loin
Ressources à venir — ajoute des liens dans le champ personnalisé "pour_aller_plus_loin" de cet article.